Académie de La Dombes

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L’Académie de la Dombes

Des poésies choisies


« La poésie n’est pas souvent à l’honneur.
C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique
et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles.
Écart accepté, non recherché par le poète,
et qui serait le même pour le savant
sans les applications pratiques de la science. »

Saint-John Perse

Prix Nobel de littérature, en 1960
(extrait du discours de réception prononcé devant l’Académie suédoise)


Cet espace poétique est consacré à des poésies choisies ou écrites par des membres de l’Académie, des académiciennes et académiciens, membres correspondants et amis de l’Académie.

L’académie de la Dombes promeut la poésie à côté de bien d’autres activités de création artistique comme l’organisation de concours de nouvelles et de concours à l’intention des scolaires (écriture et poésie) ou d’expositions photographiques.

Aussi, l’Académie proposera ci-dessous et à intervalles réguliers une sélection de poèmes.
Parallèlement à ce coin de poésie, l’amateur de poésie pourra retrouver dans la revue Dombes publiée par l’Académie des poèmes chantant la Dombes et l’art.

Sommaire

Poèmes de mai

Les baisers d’une mère
Poème choisi par Jean Boyer

J’aime après un beau jour, une nuit vaporeuse,
Et le ciel parsemé de mille étoiles d’or,
Et la lune d’argent qui vient mystérieuse,
Épandre sa pâleur sur le monde qui dort.

J’aime aussi du matin la senteur embaumée
Et la rose émaillant l’arbuste de ses fleurs,
J’aime du doux zéphir l’haleine parfumée,
Et l’oiseau s’éveillant dans les bosquets en fleurs.

Lorsque tombe le soir avec mélancolie,
Que frissonne dans l’air un souffle harmonieux,
J’aime du rossignol la fraîche mélodie,
Voix pure qu’on prendrait pour une voix des cieux.

J’aime un bel enfant, blond et sa mine éveillée
Et son regard parfois si mutin et si doux
Et ses propos naïfs, charmes de la veillée
Et ses cheveux flottants tout bouclés sur son cou.

Mais j’aime mieux encore les baisers d’une mère,
Son amour divin, son amour consolant,
J’aime mieux les accents de la douce prière,
Qu’elle fait bégayer à son plus jeune enfant.

H. Brantol
Poème recueilli dans un carnet écrit à la main

La nuit n’est jamais complète
Poème choisi par Bernard Masurel

Il y a toujours, puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin
Une fenêtre ouverte,
Une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux,
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs,
Une vie, la vie à se partager.

Paul Éluard
Extrait du recueil Derniers poèmes d’amour


Ballade de merci
Poème choisi par Denise Rellet

A Chartreux et à Célestins,
A Mendiants et à Dévotes,
A musards et claquepatins [1]
A servants et filles mignottes
Portants surcots et justes cottes,
A cuidereaux d’ amour transis, [2]
Chaussants sans méhaing fauves bottes, [3]
Je crie à toutes gens mercis.

A fillettes montrants tétins,
Pour avoir plus largement hôtes,
A ribleurs, mouveurs de hutins, [4]
A bateleurs traînants marmottes,
A fous et folles, sots et sottes,
Qui s’ en vont sifflant six à six,
A marmousets et mariottes, [5]
Je crie a toutes gens mercis.

Sinon aux traitres chiens mâtins
Qui m’ont fait chier dures crotes [6]
Et mâcher maints soirs et matins,
Qu ‘ ore je ne crains pas trois crottes.
Je fisse pour eux pets et rottes ;
Je ne puis, car je suis assis.
Au fort, pour éviter riottes [7]
Je crie a toutes gens mercis.

Qu’on leur froisse les quinze côtes
De gros maillets forts et massis,
De plombées et tels pelotes. [8]
Je crie a toutes gens mercis

François Villon
Le Testament, 1461

Aux soldats morts
Poème choisi par René Cadot

Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans
Et qui êtes tombés en ce dernier printemps,
Où plus que jamais douce apparut la lumière.

On n’osait plus songer au réveil des champs d’or
Que l’aube revêtait de sa gloire irisée ;
Seule, la sombre guerre occupait la pensée
Quand, au fond des hameaux, on apprit votre mort.

Depuis votre départ, à l’angle de la glace,
Votre image attirait et le cœur et les yeux ;
Et nul ne s’asseyait sur l’escabeau boiteux
Où tous les soirs, près du foyer, vous preniez place.

Hélas ! Où sont vos corps jeunes, puissants et fous
Où sont vos bras, vos mains et les gestes superbes
Qu’avec la grande faux vous faisiez dans les herbes ?
Hélas, la nuit immense est descendue en vous.

Vos mères ont pleuré dans leur chaumière close,
Vos amantes ont dit leur peine aux gens du bourg,
On a parlé de vous, tristement, tous les jours,
Et puis un soir de juin, on parla d’autre chose.

Mais je ne veux pas, Moi, qu’on voile vos noms clairs,
Vous qui dormez là-bas dans un sol de bataille
Où s’enfoncent encore les blocs de la mitraille,
Quand de nouveaux combats opposent leurs éclairs.

Je recueille en mon cœur votre gloire meurtrie,
Je renverse sur vous les feux de mes flambeaux
Et je monte la garde autour de vos tombeaux,
Moi qui suis l’avenir, et aime la Patrie.

Émile Verhaeren
Extrait de Les ailes rouges de la guerre, 1916


Soleil couchant
Poème choisi par Patrick Subreville

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.
A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume ;
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé par la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.
Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil couchant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.

José-Maria de Heredia
Les Trophées, 1893 (La Nature et le Rêve)

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie
Poème choisi par Bernard Ferrand

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé
Extrait de Sonnets


Heureux qui, comme Ulysse
Poème choisi par Joël Aubernon

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ;
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

Joachim du Bellay
Les Regrets, XXXI


Poèmes de juin

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans
Poème choisi par Michèle Aubernon

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Charles Baudelaire
Les fleurs du mal – Spleen et idéal, LXXVI, 1857

Hommage à la vie
Poème choisi par Marie-Hélène Dubois

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Jules Supervielle


En Arles
Poème choisi par Robert Philipot

Dans Arles, où sont les Aliscamps
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Paul-Jean Toulet
Romances sans musique, 1915

Aurore
Poème choisi par Bernard Janvier

Tout est calme enfin
Les voix humaines se sont tues.
La musique dort.
C ’est l’heure où la lumière change
Le monde m’appartient.

Le ressac des vagues
remplit l’espace sonore.
Régulières elle lèchent
Sables et graviers
Dans un mouvement d’éternité.

Les lumières humaines
se sont enfin éteintes
Sur l’horizon point
une vague blancheur
Comme un voile
Qui se lève lentement.
Et qui révèle peu à peu
Les secrets de l’aube,
Le sable couvert de rosée
La chaleur enfin supportable
Le monde est à moi

Au loin une lumière
Pêcheur en route pour la journée
Se détachant encore un peu
Sur cette broderie mauve
Qui fait saisir l’horizon.

Le blanc d’hier sur le bleu
A disparu
Tout est calme, le vent est mort
Avons-nous donc rêvé ?
Où sont passées les bourrasques
Soulevant le sable
S’acharnant sur l’eau,
Pénétrant partout,
Balayant les façades
Renversant les ombrelles
Lèchant les corps nus
S’enroulant autour des piquets,

transformant les linges multicolores
En chétifs fétus de paille
Mouvement éphémère
Au contraire de la mer.

La vague régulière bat
Comme un poumon
Comme un cœur au pouls lent
Entre la vie et rien.

Le ruban a blanchi
Il s’élargit aussi
Prend des couleurs mauves
S’élève lentement
Offre enfin son décor.
Les trois coups sont frappés
Le ciel s’est embrasé
Soudain comme une torche
Les acteurs sont en place
Revêtus d’or, de pourpre
De carmin et d’alézarine

Chaque battement de cœur
Change les couleurs.
Le jaune est apparu,
Fruit d’or, montant derrière la scène
Gonflé de jus, agrume monstrueux.
Il balaie le ciel d’un rayon fastueux
Hémisphère bientôt
Il monte plus haut
Submergeant les roses timidement écloses
Impériale ascension
Chatoiement des aurores boréales
Mélanges audacieux de nuances inédites

Les mouettes se réveillent
Goélands au cri rauque.
Quelques remous dans les lits
Les hommes bougent
puis s’endorment
Certains d’avoir rêvé
Cette douceur de l’air.
Un chien aboie,
Devant le rouge cou coupé,
Sentant la fin du monde,
Inquiet de ce silence.

L’orange a pris du rose
Elle s’est déplacée
Et monte peu à peu
Éblouissant mes yeux.
C’est l’heure chavirante
Où se dénouent les cœurs
Où renaît l’espérance.

Aurore de nos cœurs
Aurore de nos vies ?
Ou linceul du bonheur
Théâtre du malheur ?

A nous de faire comme le ciel,
Relever le défi de vivre,
Bâtir une journée de miel,
Éloigner les ombres mauvaises,
Entretenir le feu de braises.

Claire Griot


Les fenêtres
Poème choisi par Hélène Couturier

Celui qui regarde au dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie,souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut-être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire
Petits poèmes en prose, 1869

Les roses de Saadi
Poème choisi par Micheline Briel

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir

Marceline Desbordes-Valmore
Poésies inédites, 1860


Femme noire
Poème choisi par Gilbert Couturier

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi, je te découvre,
Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor
Chants d’ombre, 1945


Poèmes d’été

L’âme du vin
Poème choisi par Gérard Damians

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !

« Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

« Entends-tu retenir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;

« J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

« En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

Charles Baudelaire
Les Fleurs du Mal, 1949

Retour de l’automne
Poème choisi par Germaine Lapraye

retour de l’automne
et de la solitude

les longues et moroses
journées de pluie

l’ennui
alourdit le silence
fige les heures
te livre
aux vieux démons

trop de mauvais souvenirs
encombrent ta mémoire
te reconduisent aux jours anciens
te maintiennent prisonnier
de ce qui n’est plus

nausée
du ressassement
de l’ennui
de la torpeur
des heures grises

sache une bonne fois
leur dire non

et reviens à la vie sors
va marcher sur les collines

et laisse le vent
te traverser la tête
laisse le vent
emporter tes feuilles mortes

Charles Juliet, Prix Goncourt de la Poésie
Moisson, 2012


Aux poètes
Poème choisi par Joseph Rivoire

Lorsque le campagnard, un matin de printemps,
Se lève avec le jour pour admirer son champ,
Il voit le papillon se poser sur la fleur
Qu’imprègne la rosée en manière de pleurs.

Tandis que le ciel pur se mire dans ses yeux,
De sa lyre s’élève un poème amoureux.

L’été, le robinier au racème odorant
Dispense son pollen et l’essaim murmurant
Intrigue le verdier, cet aède chasseur,
À l’heure où le coteau retrouve sa couleur ;

Unissons nos voix à celle de l’oiseau
Et nos alexandrins au chant du pastoureau.

Quand le vent automnal prélude au deuil du chêne,
L’alouette joyeuse offre sa cantilène
À l’arbre jaunissant dont la feuille envolée
Va couvrir d’un tapis le fond de la vallée.

Le soleil disparaît, il fuit vers d’autres cieux,
Mais le poète, lui, tient grand ouvert ses yeux.

L’hiver, le ruisseau gèle et la campagne est nue ;
Bientôt tombe la neige, elle est la bienvenue,
Cependant que le jour se fait vague et changeant :
C’est la froide saison, cruelle à l’indigent.

Ma muse alors n’a plus qu’une plaintive voix
Et la douleur sévit sur le chemin de croix.

Joseph Rivoire, académicien

Croire en l’homme
Poème choisi par Anne Mouterde

Je crois en l’homme
parce qu’il est un homme
et qu’il est créature,
parce qu’il porte en lui
autre chose que lui-même,
parce qu’il sait le jour
qu’il appelle les choses
et qu’il connaît les êtres
par leur nom.

Je crois en l’homme
parce qu’il est créateur
et que tout en lui
est mouvement de vie ;
parce qu’il pose sur le monde
son regard ;
parce qu’il a donné
au soleil
son nom.
Je crois en l’homme
parce que sa main
sait façonner les choses
et que son amour
sait inventer les êtres.

Je crois en l’homme
parce qu’il sait se donner,
parce qu’il se construit
et cherche à se connaître ;
je crois en l’homme
parce qu’il doit se dépasser.

Je crois en l’homme
parce que depuis toujours
il est en route,
parce qu’il ne s’est pas créé
lui-même,
parce qu’il vient d’ailleurs
pour aller autre part.

Je crois en l’homme
parce qu’un jour
ses yeux se sont ouverts,
parce qu’un jour
après il a ouvert les lèvres,
parce qu’un jour aussi
sa gorge a su crier,
parce qu’un jour enfin
il s’est pris à aimer.

Je crois en l’homme
parce qu’il sait mourir
et que tous les morts
sont autre chose qu’un oubli
et façonnent plus qu’un souvenir.
Je crois en l’homme
parce qu’il ferme les yeux
pour connaître la lumière,
parce qu’il est esprit
défiant le temps, l’espace,
parce qu’il est rencontre
et parce que de tous temps
il est un lieu d’amour.

François Chagneau
Quel est ton nom…


La bonne chanson
Poème choisi par François Chaboud

Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humides encore,
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.
L’on sort sans autre but que de sortir ; on suit,
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.
L’air est vif. Par moment un oiseau vol avec
Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,
Et son reflet dans l’eau survit à son passage.
C’est tout.

Mais le songeur aime ce paysage
Dont la claire douceur a soudain caressé
Son rêve de bonheur adorable, et bercé
Le souvenir charmant de cette jeune fille,
Blanche apparition qui chante et qui scintille,
Dont rêve le poète et que l’homme chérit,
Évoquant en ses yeux dont peut-être on sourit
La Compagne qu’enfin il a trouée, et l’âme
Que son âme depuis toujours pleure et réclame.

Paul Verlaine
Jadis et Naguère, 1885

La fenêtre de la maison paternelle
Poème choisi par Alain Ravoyard

Autour du toit qui nous vit naître,
Un pampre étalait ses rameaux ;
Ses grains dorés, vers la fenêtre,
Attiraient les petits oiseaux.

Ma mère, étendant sa main blanche,
Rapprochait les grappes de miel,
Et les enfants suçaient la branche
Qu’ils rendaient aux oiseaux du ciel.

L’oiseau n’est plus, la mère est morte ;
Le vieux cep languit, jaunissant ;
L’herbe d’hiver croît sur la porte,
Et moi je pleure en y pensant.

C’est pourquoi la vigne enlacée
Aux mémoires de mon berceau,
Porte à mon âme une pensée,
Et doit ramper sur mon tombeau.

Alphonse de Lamartine
Troisièmes Méditations poétiques, 1849


Le val de la Chalaronne
Poème choisi par Yves Vercellis

Il est un joli val où mollement serpente
Une onde qui descend sur une douce pente,
Qui, contrainte parfois de détourner son cours,
Prête à plus d’un moulin un utile secours ;
Vallon délicieux qu’avant d’aller au Rhône
Admire en son chemin la nymphe de la Saône !
De son premier réveil à son dernier coucher,
Le soleil qui le suit ne peut s’en détacher :
C’est qu’il veut nuancer de teintes chatoyantes
Ses combes, ses îlots, ses nappes verdoyantes ;
C’est qu’il veut colorer de ses plus doux rayons
Des sites enchanteurs dignes d’autres crayons !

Villars le voit s’ouvrir au pied de ses ruines ;
Thoissey voit s’incliner ses dernières collines.
Villars, ville autrefois et village aujourd’hui :
Ses sires disparus, son éclat s’est enfui ;
Il semble qu’il voudrait, ressuscitant sa cendre,
Remonter au degré dont il s’est vu descendre.
Thoissey, qu’en son écrin, comme un joyau de prix,
La princesse de Dombe aimait à voir compris :
Thoissey, ville de goût, de silence et d’étude,
Lieu des muses chéri, vivante solitude,
Gracieux acadème où, sous des arbres frais,
La jeunesse s’exerce à des triomphes vrais.

Entre ces deux cités, au sein de la vallée,
Châtillon élevait une tour crénelée,
Fanal des voyageurs dans les champs égarés,
Quand de sentiers à peine ils étaient séparés.
Sa citadelle, au loin réputée invincible,
Aux assiégeants d’alors était inaccessible.
Démolis par le temps, sapés par le marteau,
Ses murs, ses ponts-levis, son antique château,
N’offrent plus aux regards qu’une douteuse enceinte
Où le doigt féodal a laissé son empreinte.

Châtillon à Gaston dut son immunité :
De cinq cents marcs d’argent payant sa liberté,
Il fut mis sous les lois de son auguste fille
Qui gouvernait la Dombe en mère de famille,
Et qui, pour se montrer libérale envers lui,
La dota du bazar qu’on admire aujourd’hui.
Cent colonnes de chêne, à sa voix empressées,
Se sont, en une nuit, soudainement dressées…
Toujours, en fait d’honneur le peuple chatouilleux,
Dans sa reconnaissance aime le merveilleux.

Châtillon, autrefois village simple et rustre,
Aux princes de Savoie a dû son premier lustre.
L’un d’eux, Amé-le-Grand, vint fonder en ce lieu
Le gothique vaisseau qui sert de temple à Dieu ;
En contemplant sa voûte, il n’est pas qu’on ne voie
Briller une croix blanche, armes de la Savoie.
Ce temple est le berceau de cette charité
Qui remplit l’univers de sa fécondité :
Ici, sous les regards des hommes et des anges,
Le grand Vincent de Paul la tira de ses langes,
Et présentant sa fille au pied du saint autel,
Imprima sur son front le cachet immortel.

Ne te rebute point, vierge pure et féconde,
Continue à verser tes bienfaits sur le monde ;
Tous les baumes du Ciel, tu les tiens en tes mains ;
C’est à toi de guérir la lèpre des humains !
O grand Vincent de Paul ! c’est sous ton saint auspice
Que pour les malheureux a grandi notre hospice.
Prost l’avait élevé ; de beaux noms après lui,
Châtelard, la Bévière, ont été son appui ;
Leurs dignes héritiers, honorant leur mémoire,
À marcher sur leurs pas ont mis toute leur gloire,
Leur gloire, je me trompe , ils tiennent à cacher
Ce que de mettre au jour je ne puis m’empêcher.
O grand Vincent de Paul ! ta parole onctueuse
Dans ta chaire toujours vibre majestueuse.
Le pauvre soulagé, le pauvre bénira
Encor bien d’autres noms quand il les connaîtra.

Chaque cité conserve un album séculaire,
De ses illustres morts monument tutélaire,
Plus durable souvent que le marbre et l’airain :
Châtillon a le sien qu’il montre au pèlerin.

On y voit Commerson, l’ami de Bougainville,
Élaborer sa Flore au val de notre ville,
Flore trop tôt finie aux rocs d’Otaïti,
Qui de sa mort cruelle ont longtemps retenti.
On y voit de Thémis le savant interprète,
Collet, de Châtillon l’édile et le poète,
De sa chère patrie, en de beaux vers latins,
Dans ses doctes loisirs, exalter les destins.
On y voit Guichenon écrire ses annales,
Ennoblir quelquefois des familles banales,
Mais donnant en revanche à plus d’une maison
La gloire pour écu, la vertu pour blason.
Cerisier, de nos jours le doyen de la presse,
Est venu s’endormir dans sa ville de Bresse ;
Oh ! qu’il était heureux quand Camille Jordan,
Jordan, l’orateur probe, au généreux élan,
Avec quelques amis, dans son Château de Terre ,
Venait se délasser de l’an parlementaire,
Rafraîchir ses esprits, comme le sage ancien,
Sous l’ombre d’un bouleau, dans un simple entretien !

Ma muse qui les vit pourrait citer encore
Plusieurs noms glorieux que Châtillon honore :
Vaulpré, dont le langage et le savoir profond
Étonnèrent celui dont l’œil était si prompt ;
Delorme, dépensant sous les yeux de l’envie,
Au bien de son pays sa fortune et sa vie ;
Dangeville, Meurier, Humbert, dignes rivaux,
Pour le salut commun unissant leurs travaux.

Paisible Châtillon, ô ma ville chérie,
Quiconque est né chez toi t’aime à l’idolâtrie !
Comment arrive-t-il que le riche étranger
Pense ne pouvoir point t’habiter sans danger ?
Comment arrive-t-il que celui qui te nomme
Du frisson de la fièvre engourdit un autre homme,
Le glace de torpeur et lui montre un tombeau,
Quand ton air est si pur, quand ton ciel est si beau ?
Lorsqu’un fossé fangeux, resserrant ton enceinte,
En méphitisait l’air, je conçois cette crainte.
Au mois de Sirius, gênés dans leur ressort,
Les poumons aspiraient et l’azote et la mort.
Maintenant, où jadis coassait la grenouille.
La fauvette gémit, le rossignol gazouille,
Les jardins ont chassé les cloaques impurs,
Et de frais promenoirs réjouissent nos murs !

Oh ! si je puis jamais, val de la Chalaronne,
Au rare heureux du jour servir de cicerone,
Je lui dirai : Venez dans ce riant vallon,
Sur ces jolis coteaux, placer votre salon.
Ici, vous trouverez des eaux, de la verdure,
Ni trop grande chaleur, ni trop grande froidure.
Vous trouverez ici, ce qui vaut mieux encor,
Les vertus du vieux temps, les mœurs du siècle d’or.
La volupté du riche est dans la bienfaisance :
Vous trouverez ici de la reconnaissance,
Des pauvres disposés à payer de leurs jours
Le plus léger bienfait, le plus léger secours.
Aimez-vous à poser, sur un point romantique,
Une villa moderne, un édifice antique,
Une chaumière suisse, un kiosque, un pavillon ?
Venez chercher ce point autour de Châtillon.
L’équerre, le compas, le marteau, la truelle,
La lime, le rabot, le pinceau, la ciselle,
Chaque outil de travail, docile à votre argent,
Ici se montrera toujours intelligent.

Venez, riches, quittez la ville populeuse,
Où bouillonne sans cesse une foule onduleuse,
Au moindre vent soufflant vague mise en courroux,
Prête à vous engloutir votre fortune et vous ;
Venez, venez au bord de notre Chalaronne,
Le bonheur lui sourit, le calme l’environne :
Le tic-tac d’un moulin, une eau qui parle bas,
Appellent le sommeil et ne le troublent pas.

Puisse au génie actif notre belle vallée
Par un autre Riquet être un jour signalée !
Cet immense plateau qui domine ses bords,
Où le travail en vain consume ses efforts,
Serait bientôt peuplé de riches métairies ;
Les marais desséchés feraient place aux prairies ;
Les villages, les bourgs, devenus plus nombreux,
Ne nous montreraient plus que des colons heureux !

Jean-Baptiste Caillon (1783-1864)
15 juillet 1849


Poèmes de juillet

Au bord de l’étang
21 heures 15

Poème choisi par Jean-Luc Gonin

Bien installé dans mon fauteuil,
Confiné, un livre à la main
En surplomb de l’étang
Avec ses ombres et croyances nocturnes,
Tous les soirs, c’est un concert à la lune
Quand se mettent à coasser
Dans une frénésie inachevée
Des centaines de grenouilles bien inspirées.

Alors, je ferme les yeux
Pour mieux écouter
Me laisser imprégner
De cette cacophonie miraculeuse.
Ces chants qui résonnent dans la nuit
Cette musique rythmée, saccadée
Reprend de plus belle
Et semble ne jamais s’arrêter,
Toujours de plus en plus fort
C’est tout simplement la métaphysique de la Dombes.

Celui qui n’a jamais écouté
Ce concert de grenouilles éperdues
Ne connaît rien des secrets de notre Dombes.
Celui qui me dira que c’est insupportable
Ou bien que ces chants sont désagréables,
Il n’est pas Dombiste.

Le soir, à la nuit tombée
Cette musique me berce
Je me sens appartenir à la nature
Et je peux m’endormir apaisé.
En Dombes,
Il y a deux choses que j’aime écouter
Qui résonnent fort en mon corps,
À me faire vibrer dans ma chair et mon cœur
Comme on peut le ressentir d’un hymne régional
C’est le son des sonneurs d’une troupe de cors,
Et le chant des grenouilles en ce printemps.

Jean-Luc Gonin
23-24 avril 2020

Mignonne, allons voir si la rose
Poème choisi par Janine Juilleron

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu cette vêprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme un peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautés laissé choir
Õ vraiment marâtre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Pierre de Ronsard
Les Odes, 1550


Soleils couchants
Poème choisi par Michel Juilleron

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.

Paul Verlaine
Poèmes saturniens, 1866

Les conquérants
Poème choisi par Marie-Claude Vandenbeusch

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

José-Maria de Heredia
Les Trophées, 1893


Le pont Mirabeau
Poème choisi par Guy Chapuis

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire
Alcools, 1913

Après trois ans
Poème choisi par Christian Millet

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
— Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Paul Verlaine
Poèmes saturniens, 1866


Dombes, pourquoi je t’aime
Poème choisi par Louise Mounier

Pour le roseau qui tremble en voyant son image
Frémir sous le zéphyr dans l’eau de ton étang ;
Pour le tapis du soir, teinté d’ocre et de sang,
Quand l’Automne l’étend sur ta céleste plage :

Pour l’astre de l’Hiver qui dessine un visage
Dans les flous indécis de tes brumes d’argent ;
Pour ta douceur évanescente de printemps
Où viennent s’endormir les oiseaux de passage ;

Pour ton « Pégase », enfant des anciens demi-dieux
Qui, comme au temps jadis, fait battre sous les cieux
L’ « Aile de Poésie » ...en mâchonnant son rêve ;

Pour ta terre et ton ciel que l’été réunit
Sur ton vaste horizon, quand au matin se lève
Reflet d’Éternité, l’Aube de l’infini...

Ferdinand Breysse


Poèmes d’août

Dame la Paix
Récit de chasse à Madame Amélie Ernst

Poème choisi par Pierre Mouterde

I
À l’époque où le soin de surveiller sa terre
Fait les loisirs d’Horace au magistrat austère.
Quand le soleil tardif en humeur de chômer,
Délivre son permis de chasse au Sagittaire,
Avec le droit — de s’enrhumer,

J’y grimpais quelquefois par la Sente à la Chèvre.
Mon fusil sous le bras, dérangeant quelque lièvre
Que j’allais tuer net, — s’il se fût tenu coi, —
Ou faisant envoler d’un massif de genièvre
Un perdreau, — moins surpris que moi.

Bien avant qu’apparût entre les deux grands frênes.
Au détour du lavoir bordé de marjolaines,
Le toit pentif, accent jeté sur l’horizon,
Une clameur pareille au bruit des mers prochaines
M’annonçait de loin la maison.

Car la maison couvait la tempête infinie.
La fermière en était l’irritable génie ;
Elle parlait si haut ! — Pardon, je me trompais. —
Elle criait si fort ! — Aussi, par ironie,
L’appelait-on Dame la Paix.

Par elle tout bougeait, grouillait, faisait merveille ;
Si la poule en son nid, comme en ses fleurs l’abeille,
Si la vache à l’étable, au bercail le mouton,
Gloussait, bêlait, bramait et bourdonnait, l’oreille
Devinait qui donnait le ton.

Au fond — le dehors ment et le fond seul importe —
C’était un brave cœur, servi d’une voix forte ;
El le cœur pour la voix vous demandait pardon
Quand, de l’air dont une autre eût dit : « Passez la porte ! »
Elle vous criait : « Entrez donc ! »

Dès le seuil on tombait en plein remue-ménage :
Le sarment crépitant, la poêle faisant rage,
L’étain sonnant, les plats tintant sur le dressoir.
Rendaient à leur manière un bruyant témoignage
De son zèle à vous recevoir.

La ferme entre ses mains prospérait, comme on pense.
Accueillante aux profits, serrée à la dépense,
Elle était le pivot qui faisait tout mouvoir ;
Au besoin châtiment, à propos récompense,
C’était le Janus du devoir.

C’était Argus aussi. Double vue aggravante
Des larcins qu’on commet, des ruses qu’on invente.
Ce dragon vigilant ne laissait approcher
Ni les jolis garçons de sa jeune servante,
Ni les frelons de son rucher.

Bref, c’était ce qu’on nomme une femme-maîtresse.
Le pied toujours levé, la langue allant sans cesse.
Elle distribuait, un œil ouvert sur tous,
Aux bêtes la provende, aux marmots la caresse.
Les bourrades à son époux.

Et l’époux résigné marchait, sans plus de cure
De ces assauts qu’un bœuf n’en a d’une piqûre :
Il disait en riant : « Le calme est au plus fort !
Notre femme ressemble au barbet de la cure,
Parce qu’il jappe, il croit qu’il mord. »

Advint que l’homme un jour fut pris de maladie.
Alors eut lieu le drame avec la comédie :
Elle chercha querelle à Dieu, l’interpella,
Pria tant et si haut, que la Mort, assourdie,
Rit, fut vaincue, et s’en alla.

II
Dame la Paix n’est plus. Un jour de cet automne,
La chasse m’y portant, je monte, et je m’étonne
De ne pas voir le pâtre aux champs, l’homme au labour.
La servante au lavoir, le chien au seuil, personne
À l’étable, au fenil, au four.

Dans la cour grande ouverte, à terre éparpillées
Gisaient, fumier déjà, des javelles souillées ;
L’auge n’avait pas d’eau ; la crèche était sans foin ;
Les râteaux édentés, les faucilles rouillées,
Se cachaient, honteux, dans un coin.

Quelques poules sans coq disputaient d’une paille
Un bœuf maigre aiguisait sa corne à la muraille ;
Un âne en liberté se demandait conseil ;
L’abeille, sans abri qu’un chaume qui s’éraille,
Se traînait mourante au soleil.

Le désarroi régnait partout. Les plates-bandes
S’effaçaient dans l’enclos sous les herbes gourmandes ;
L’ortie envahissait la vigne et les fraisiers ;
Et la ronce courait de ses folles guirlandes
Étranglant jasmins et rosiers.

Qu’il faisait peine à voir le logis, à cette heure !
Où tout riait jadis la pierre même pleure,
Et l’âme de la morte en fuit de toute part,
Comme une ruche à miel où plus rien ne demeure
Dès que la reine-abeille part.

J’ai su que l’homme, atteint d’un ennui lamentable.
Du cabaret voisin ne quitte plus la table ;
Le fils âme braconne et tourne au garnement ;
Les champs restent en friche ; et la fille d’étable
Vient d’accoucher sans sacrement.

III
Pour la moralité, ma foi, je la hasarde
D’après un vieux chasseur à l’humeur goguenarde
« Dieu, quand sa loi sévère au travail nous soumit,
Comme il prévoyait tout, fit Ève un peu criarde,
De peur qu’Adam ne s’endormît. »

La Burbanche en Bugey, octobre 1866

Joséphin Soulary
Œuvres poétiques

La cigogne
Poème choisi par Danielle Otheguy

Quand la blanche cigogne, à travers le ciel bleu,
Frappant à larges coups d’air de sa puissante aile,
Le col tendu, ses pieds roses pendant sous elle,
Vole vers les climats d’or, d’azur et de feu,

Emportée à son rêve, et buvant dans l’éther
L’ivresse des éclairs, elle perçoit à peine
Le long déroulement de l’incessante plaine,
Des fleuves, des forêts, des vallons, de la mer ;

Les champs et les coteaux, sortant de l’horizon,
Disparaissent soudain dans une fuite infime ;
Et les grandes cités, comme au fond d’un abîme,
N’existent qu’un instant et s’éloignent d’un bond ;

Un jour lui fait franchir les bornes d’un pays ;
Dans les vents quelle fend ou bien qu’elle devance,
Infatigablement son fort désir la lance
Vers les cieux aux soleils toujours épanouis.

Mais soudain son regard prodigieux a vu,
Dans la fente d’un roc, sous un pied de fougère,
Ramper le glissement furtif d’une vipère ;
Son inflexible vol d’un coup s’est abattu.

Quand sa chute s’arrête et remonte en essor,
Elle emporte, dans l’air frissonnant, le reptile,
Et, dans son bec couleur d’aurore, le mutile,
Tandis qu’en noirs replis il se noue et se tord.

Alors, songeant toujours aux éclatants soleils,
Aux longues stations au bord des eaux sacrées,
Ou sur les minarets aux coupoles dorées
Où le soir lumineux ruisselle en flots vermeils,

Joyeuse, elle reprend, à la calme hauteur
D’où les terres sans fin redeviennent lointaines,
Son vol splendide, dont l’ourlet noir de ses pennes
Isole dans l’azur l’éclatante blancheur.

Auguste Angellier
Le chemin des saisons, 1903


L’étang
Poème choisi par Jean-Claude Jannin

L’étang, dont le soleil chauffe la somnolence,
Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.
Les uns, sortis de l’eau, semblent offrir, tremblants,
Leur assiette de Chine où de l’or se balance.

D’autres n’ont pu fleurir, mais purent émerger,
Et, pointe autour de quoi l’onde en cercles se plisse,
Leur gros bouton bronzé qui commence à nager
Est une cassolette avant d’être un calice.

D’autres, encor plus loin du moment de surgir,
Promesse de boutons par l’eau glauque couverte,
Se bercent d’un remous sous l’ample feuille verte
Qu’on voit, comme un plateau de laque, s’élargir.

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente,
Il en est d’achevés que leur tige me tend,
Complètement éclos, comme, sur cet étang,
Les nénuphars berçant leur soucoupe insolente.

D’autres n’ont encor pu qu’atteindre le niveau…
Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,
Qu’on laisse à fleur d’esprit flotter avec paresse,
Comme les nénuphars qui pointent à fleur d’eau.

Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,
D’autres pensers germés mystérieusement,
Qui montent en secret vers leur achèvement,
Comme les nénuphars qui dorment sous l’eau lourde.

Edmond Rostand
Les Musardises, 1911

Le déserteur
Poème choisi par Jean-Jacques Martin

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens.
C’est pas pour vous fâcher,
Il faut que je vous dise,
Ma décision est prise,
Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis né,
J’ai vu mourir mon père,
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants.
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers.
Quand j’étais prisonnier,
On m’a volé ma femme,
On m’a volé mon âme,
Et tout mon cher passé.
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes,
J’irai sur les chemins.

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France,
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens :
« Refusez d’obéir,
Refusez de la faire,
N’allez pas à la guerre,
Refusez de partir. »
S’il faut donner son sang,
Allez donner le vôtre,
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président.
Si vous me poursuivez,
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer. [9]

Boris Vian
1954


Le dormeur du Val
Poème choisi par Chantal Martin

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud
Reliquaire, poésies, 1891

Diophante
Poème choisi par Gyliane Millet

Passant, sous ce tombeau repose Diophante,
Et quelques vers tracés d’une main savante
Vont te faire connaître à quel âge il est mort :
Des jours assez nombreux que lui compta le sort,
Le sixième marqua le temps de son enfance ;
Le douzième fut pris par son adolescence.
Des sept parts de sa vie, une encor s’écoula,
Puis, s’étant marié, sa femme lui donna
Cinq ans après un fils, qui, du destin sévère,
Reçut de jours, hélas ! deux fois moins que son père.
De quatre ans, dans les pleurs, celui-ci survécut :
Dis, si tu sais compter, à quel âge il mourut.

À suivre : la solution

H. Eutrope
Traduction versifiée


Le Relevant
Poème choisi par Claudine Vercellis

Étang Coralin source nouvelle du Relevant
Répand généreusement le sang de la terre
Qui coule en grand secret dans les veines du temps
Parfois en filet menu, parfois en folle colère.

Petit ruisseau sorti des forges ésotériques
Joyau que Dieu béni de grâces dans son écrin
En vallon, les faunes dès les matins angéliques
Chantent en chœur à la louange des mérites divins.

Ruisseau des vents donnant abondamment la vie
Sur ses rives créées par le Dieu de la nature.
Ses gués de galets sont des livres de poésies
Égrenées dans l’onde claire habillée de parure.

Ses berges boisées d’essences multiples et colorées
Forment un labyrinthe aux couleurs chatoyantes.
Les mains de la nuit tissent les dentelles de rosée
Qu’elles suspendent aux aulnes pour saluer le Dieu Pan.

Aux aurores, les bergers écoutent les clapotis
Des eaux de rivière aux tendres caresses du matin
Noyées d’ombres faites de légendes et de souvenirs
Grande Psyché des eaux où batifolent les lutins.

Le Relevant coule lascivement au pied du château
Colosse des temps anciens aux tourelles meurtrières
Que des soleils couchants reflétés par les eaux
Auréolent d’une aura nimbées de grands mystères.

Château que flanquent des sentinelles à l’œil toujours vigilant,
Ces tours sont les éternelles gardiennes d’un lointain passé.
Tel un bouclier, le Relevant préserve toujours ce monument
Qui laisse encore dégouliner sur ses douves, des airs altiers.

Les fleurs suspendues font costume de mariage
L’union des eaux à une Chalaronne gracieuse
Est fêtée sous les antiques voûtes du moyen âge
En chantant une Ode glorifiant ces noces joyeuses.

Charles Catimel


Poèmes de la rentrée

--

[1musards : badauds, oisifs. - claquepatins : galopins qui court les rues

[2cuidereaux : vaniteux élégamment chaussé

[3méhaing : douleur

[4ribleurs : crapules faisant du tapage nocturne - hutins : rôdeurs

[5marmousets : enfants - mariottes : fillettes

[6crotes : croûtes de pain

[7riottes : querelles

[8plombées : bâtons plombés

[9Le poème d’origine comporte une fin différente qui a été censurée pour la chanson :
Que j’emporte des armes
Et que je sais tirer.

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